La “bonne” surpriseClassé dans : News
Nous vous l’annoncions il y a deux ou trois jours, un film réclamé depuis longtemps est enfin disponible sur internet : Baccalauréat premier “succès” de Dynamite Canal Production ressort dans une version remasterisé.
Il aura fallu deux ans pour retrouver 40 heures de rushes, et reconstitué plan par plan, image par image, le second moyen-métrage de Dynamite Canal Production. Un quart des rushes sont restées introuvable, aussi nous avons tenté d’améliorer la qualité sur les parties non remasterisées. Néanmoins cette restauration a constitué un véritable travail de titan et nous sommes plutôt fier du résultat, bientôt vous retrouverez un article “comparatif” entre les différends stades de la remasterisation.
Il ne nous reste plus qu’a vous souhaiter une bonne projection,
Synopsis : Une semaine avant les premières épreuves du Baccalauréat, cinq adolescents de filières et d’horizons différents décident d’un commun accord de travailler ensemble. Chacun a son jour, et chacun s’y épanoui individuellement. Aucun des cinq élèves ne pénétrera dans la salle de l’examen…
Dans ce moyen-métrage de 50 minutes, les stéréotypes des teen-movies ont pour une fois quelque chose à dire. Le dialogue est peu présent dans ce monde d’adolescents où la musique assourdissante bloque tout contact. On assiste terrifié au suicide d’une jeunesse qui « n’a pas de talent ». Au final, on ne se sent ni mieux, ni différent… Juste fatigué d’avoir espéré autre chose.
La vie ne s’arrête pas, pas encore, on continue, et on ne rembobine rien du tout.
Réalisé entre juin et décembre 2007 par les élèves du collège-lycée Buffon, ce second moyen-métrage a été projeté devant plus de 160 personnes le 30 janvier 2008 et a été cité dans un article du magazine d’actualité Marianne par Jacqueline Remy (l’article en entier ci-dessous).
“Le titre pourrait passer pour une promesse : «Baccalauréat». Réalisé à Paris dans le cadre du lycée Buffon par Morgann Gicquel, un élève de terminale S (option cinéma), ce moyen-métrage de cinquante minutes raconte l’histoire de cinq élèves s’apprêtant à essuyer l’épreuve reine de la scolarité française.
«Le premier, en retard, se fait écraser en traversant la rue, détaille l’auteur. La deuxième, qui en a marre de ses parents, se scarifie pour les impressionner, mais elle se rate, se taille une veine, et meurt. Le troisième, pessimiste sur l’état du monde, boycotte une épreuve qu’il juge vaine et inutile. La quatrième fait une overdose d’antidépresseurs.» Et la cinquième? «Une fois devant la salle, elle décide de ne pas entrer, par solidarité avec les quatre autres.» Bref, le jour dit, aucun d’entre eux ne pénétrera dans la salle d’examen.
Sans le savoir, Morgann Gicquel a parfaitement résumé dans son film - projeté au lycée le 30 janvier dernier, jour de ses 18 ans - les conclusions effarantes d’une batterie de rapports et d’études qui, chacun à sa façon, dressent ces temps-ci un tableau plutôt sombre des jeunes Français. Certains vont mal, très mal. Et, selon une enquête de la Fondation pour l’innovation politique, menée dans 17 pays industrialisés - «Les jeunesses face à leur avenir» -, ils sont, avec les Japonais, les plus pessimistes des 15-29 ans interrogés à travers le monde. Ils voient l’avenir en noir. C’est la grande déprime.
Conduites à risques
Le 20 novembre, Journée internationale des droits de l’enfant, la défenseure ad hoc, Dominique Versini, a donné le la en publiant son rapport annuel, exceptionnellement consacre aux postpubères sous le titre «Adolescents en souffrance, plaidoyer pour une véritable prise en charge». Ils dorment mal, sèchent la classe, boivent trop, se défoncent, s’automutilent, prennent des psychotropes, ont des problèmes avec la nourriture, jouent avec la mort et, parfois, ce n’est plus un jeu. Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans après les accidents de la route. Les adolescents seraient de plus en plus nombreux à tenter de se suicider (40 000 tentatives annuelles). Ils sont, en revanche, plutôt moins nombreux à en mourir: 577 décès, chez les 15-24 ans en 2005, pour un millier vingt ans plus tôt. Dominique Versini, qui déplore qu’on s’occupe moins des ados que des SDF, insiste: «Ce n’est pas un problème de santé publique, mais un malaise sociétal.» La commission des Affaires sociales du Sénat a monté un groupe de travail sur le sujet, et une coordination interministérielle devait se mettre en place au début de l’année.
Que leur a-t-on fait, ou pas fait, pour qu’ils soient aussi malheureux? Certes, seule une frange des adolescents est réellement concernée. Un sur quatre se plaint de troubles du sommeil, un sur 10 prend des médicaments pour lutter contre l’anxiété ou l’insomnie, un sur 10 souffre de troubles alimentaires (un sur 100 sous une forme très grave), un sur 20 a séché le collège ou le lycée plus de quatre demi-journées par mois. De 5 à 10% admettent s’être fait mal exprès, 11,3% des filles et 6,6% des garçons se sont scarifiés, 28% des 15-19 ans ont été ivres plus de quatre fois dans l’année, et les comas éthyliques se multiplient. Malgré leur inégale gravité, tous ces faits, additionnés, finissent par faire masse.
La souffrance a toujours été le prix du passeport pour l’âge adulte. Mais elle prend aujourd’hui des formes impressionnantes, tandis que ce fameux âge adulte, lui, se fait attendre. L’adolescence est devenue un temps de mutation qu’on étire comme un élastique, de plus en plus tôt, de plus en plus tard, dans une absurde cacophonie statistique. Plus personne ne sait à quel seuil fixer l’entrée dans le monde adulte. On est civilement majeur et on a le droit de vote à 18 ans. Mais, dans l’esprit des parents, l’enfant reste un enfant tant qu’il n’a pas décroché son premier emploi sérieux (à 22 ou 23 ans en moyenne) , tant qu’il vit sous le toit familial (21 ans), ou même tant qu’il n’a pas eu son premier bébé (29 ans). Pour les mutuelles et les impôts, on peut rester un enfant à charge jusqu’à 25 ans. Aux yeux de la justice, on est responsable pénalement dès 13 ans et, en cas de récidive, l’excuse de minorité - qui atténue les peines - n’est plus automatique au-dessus de 16 ans, depuis la loi Dati de l’été 2007. «Si nous sommes des adultes aux yeux de la justice, pourquoi sommes-nous toujours considérés comme des mineurs quand il s’agit de voter?» s’indigne Morgann Gicquel qui n’est pas loin de penser que, si les ados constituaient une force électorale, on s’intéresserait plus, ou mieux, à eux.
Quoi qu’il en soit, la souffrance adolescente ne s’éteint pas miraculeusement à la majorité, à en croire le passionnant essai que vient de publier la sociologue Monique Dagnaud - la Teuf, au Seuil - et qui raconte le festival d’autodestruction auquel se livrent compulsivement une partie des 18-25 ans. En partant d’une enquête sur les conduites à risques réalisée par le Credoc pour la sécurité routière, cette spécialiste des médias a décidé de se pencher sur les tendances culturelles de cette frange de jeunes (15%) qui, dit-elle, sortent énormément. Première surprise: elle s’attendait à travailler sur la fièvre du samedi soir mais elle s’est aperçue que tous les teufeurs que ses enquêteurs avaient repérés sortaient en fait deux ou trois fois par semaine, quitte à ramer dans le brouillard le lendemain pour aller au travail ou en cours. Deuxième surprise: «Pour eux, comme pour une partie croissante de la jeunesse, la teuf ne constitue pas un moment de respiration, un loisir parmi d’autres, mais un véritable mode de vie.» Troisième surprise: on ne fait plus la fête, assène-t-elle, on part dans la «déjante», la «défonce», les bons et les mauvais «délires». La teuf est une bulle où «des adolescents et postadolescents s’étourdissent de musique, d’alcool et de drogues dans d’interminables virées nocturnes où les chaos de la planète ne les atteignent pas, écrit Monique Dagnaud. Seuls les intéressent ces tempos qui font battre le sang.» Bref, on s’éclate pour oublier. On s’éclate au risque d’imploser.
Tous les jeunes ne s’adonnent pas sans frein aux vertiges collectifs: un sur six est vraiment accro. Mais, assure la sociologue, ces fous de teufs sont des extrémistes qui traduisent un mal-être général et diffus dans leur classe d’âge. Bien que soucieuse de souligner que tous les ados ne vont pas mal, la défenseure des enfants renchérit: «Beaucoup ont du mal à se projeter dans l’avenir, ils ont l’impression qu’ils n’arriveront à rien.» D’où cette folle envie de se carapater.
Fuir la trivialité du réel
Ils fuient les obstacles, et l’on voit se multiplier les cas de phobie scolaire, forme moderne du cancre qui, hier coincé près du radiateur en attendant le miracle - comme le raconte tendrement Daniel Pennac dans Chagrin d’école (Gallimard) -, va désormais au plus simple: il reste à la maison. Ils fuient le réel, dans l’alcool, le hasch, ou le virtuel. «Ce sont des mutants!» s’exclame Dominique Versini, dont le rapport épingle l’addiction contagieuse aux jeux vidéo, et qui, dans un registre moins alarmiste, souligne qu’il y a «presque autant déjeunes blogueurs sur Skyblog (10 millions) que de moins de 18 ans dans la population française (15 millions)». Au fond, ils se fuient eux-mêmes. Souvent dans l’espoir de mieux se retrouver, quitte à se prendre pour leur avatar dans Secondlife, le cyberespace à succès, ou pour un mirage, comme dans Into The Wild, le film de Sean Penn qui fait un tabac dans les salles de cinéma depuis le début de janvier.
Inspiré de l’histoire vraie de Christopher McCandless, un jeune Américain promis à un bel avenir qui lâche tout pour se chercher dans la nature brute et sauvage de l’Alaska, le film annonce :«Il y a des gens qui partent en quête d’aventure, Christopher McCandless était parti en quête de lui-même.» Un voyage initiatique loin de la société de consommation, une traversée mortelle du miroir des apparences: «L’important dans la vie n’est pas d’être fort, dit la voix off mais de se sentir fort et de prendre sa propre mesure.» Un message formaté à l’intention des ados, reçu cinq sur cinq. L’histoire finit mal, la morale sociale est sauve: «Le bonheur ne vaut rien s’il n’est pas partagé.»
On est donc prié de retourner à la civilisation. Et à la trivialité du réel. 23 janvier, Levallois-Perret. Une quarantaine d’étudiants en sciences de la communication, à qui l’on demande s’ils se reconnaissent dans les conclusions françaises de l’enquête internationale sur le moral des jeunes, réagissent en choeur: «Evidemment, nous sommes pessimistes!» C’est rare, une génération qui se reconnaît dans les stéréotypes qu’on file sur elle. Au fond de la salle, une fille, Sarah, finit par s’indigner solitairement, à voix haute: «Arrêtez de pleurer, on dirait qu’on va tous mourir! J’en ai marre, de tous ces gens qui se plaignent, moi, je suis optimiste, c’est à nous de changer les choses, c’est à nous de changer le monde!» Toute la classe se retourne et lui tombe dessus, unanime: «Alice au pays des merveilles, tu te crois dans un film?» daube l’un. «C’est pas ton optimisme qui va te donner du boulot et nourrir tes gosses», jette l’autre. «Peut-être qu’elle y arrivera, à son utopie énorme, mais c’est qu’elle aura eu du bol!» conclut un troisième. Une utopie énorme, de «changer les choses»?
Tous gémissent: «Regardez la télé, on ne nous parle que de guerres, des attentats, des morts, du chômage. On sait qu’on a très peu de chances de s’en sortir, à part ceux qui font des écoles de commerce, à qui les banques accordent des crédits pour payer leurs études et même leur loyer.» Et de citer le livre «désespérant» de cette journaliste qui s’est mise dans la peau d’un bac + 3 à la recherche d’un emploi et a galéré pendant un an pour remplir son frigo.
Du béton, ce livre. Pour eux, c’est ça, le réel. Et ils expliquent qu’ils vivent dans un monde hostile, avec pour tout bagage les souvenirs merveilleux et festifs de leurs parents: «C’est d’autant plus dur pour nous qu’on nous parle tout le temps de 68. Leur génération, c’était la liberté. Ils n’avaient pas de diplômes et ils avaient du travail. On a idéalisé cette période, elle nous fait rêver.» Ne sont-ils pas fatigués, justement, d’entendre exalter la jeunesse de leurs parents, qu’on va à nouveau célébrer au printemps, en ce quarantième anniversaire? «Au contraire, protestent-ils. Cela nous intéresse, de comprendre ce qu’ont vécu nos parents.» La réciproque n’est évoquée par personne. Ce n’est pas le sujet.
Pessimistes et fatalistes
Evidemment, la réalité leur donne en partie raison. L’avenir est incertain, d’autant moins balisé que la génération d’avant, très concentrée sur elle-même, a laissé pourrir un certain nombre de dossiers urgents, comme les retraites, l’environnement, les universités, la recherche, les quartiers ghettos. D’ailleurs, le pessimisme des moins de 30 ans est en partie le simple reflet générationnel du moral collectif de la population française, en berne comme chacun le sent. D’après l’enquête Kairos pour la Fondation de l’innovation politique, les Français de 16 à 29 ans sont peu nombreux à penser que leur avenir est prometteur (26%), celui de la société encore moins (4,2%) et à se convaincre qu’ils auront un bon travail (27%), alors que les Danois et les Américains, par exemple, sont selon les questions de deux à quatre fois plus nombreux à le croire. Parallèlement, selon une récente étude du Centre d’analyse stratégique, les trois quarts des Français adultes pensent que l’avenir de leurs enfants sera plus difficile que l’a été le leur. Ils se méfient de tout le monde, des institutions, de leurs représentants, de la mondialisation, et même de leur voisin: 22% seulement pensent qu’on peut faire confiance à autrui. Deux économistes, Yann Algan et Pierre Cahuc, qui ont publié à l’automne un essai, la Société de défiance (éditions de la Rue-d’Ulm), y voient la clé de l’autodestruction du modèle français. Mais c’est d’abord une crise du «nous»: collectivement plus pessimistes (avec les Grecs) que les autres Européens, les Français adultes restent optimistes sur leur situation personnelle.
Pas les jeunes. Et ils s’étonnent qu’on s’étonne de leur fatalisme. «On nous martèle que, si on n’a pas le bac, on n’est rien, que le pays est paralysé et le monde pourri, explique Morgann. On a le choix entre rentrer dans des cases, ou se tirer une balle dans la tête.» Les cases, quelles cases? Ils le disent tous, des collèges de banlieue aux lycées de l’élite, hors des grandes écoles, point de salut assuré. «On sait qu’on risque de ne pas s’en sortir, dit Olga, à l’exception de ceux qui font des écoles de commerce, et à qui les banques accordent des crédits pour payer leurs quatre années d’études et leur loyer.»Tous se targuent d’avoir les pieds sur terre, eux. Pas comme leurs parents, «qui pouvaient s’offrir le luxe d’être idéalistes, il n’y avait pas de chômage». Hélène soupire: «On a perdu nos illusions.» D’ailleurs, soulignent-ils, les profs le ressassent: 0 n’y a pas de débouché, c’est la mauvaise filière, la précarité guette. «En L, les profs ne cessent de nous décourager, renchérit Pauline, ça ne donne pas envie de s’envoler.» D’où leur peur du changement. Qui les pousse à résister aux réformes, «par pur conservatisme», juge Paula. Qui, sauf phobie scolaire, les retient de lâcher les grilles de leur établissement scolaire. «Même quand ils n’ont pas cours, ou quand ils sont exclus du collège, observe Hanifa Sadaoui, conseillère principale d’éducation à Clichy, les élèves restent souvent devant les portes.»
Face à ce «réel» qui fait si peur, «soit on s’accroche, on a de l’ambition, dit Louise, soit je me range et je laisse tomber, je deviens rien, je fume des pet’ [pétards] toute la journée». Et sa copine s’exclame: «C’est ce que fait mon frère, il a 19 ans, il est loin d’être con, pourtant il est scotché à un nouveau jeu sur la Toile qui consiste à se passer un joint virtuel d’un internaute à l’autre!» Laurence Hansen-Love, professeur de philosophie dans deux lycées parisiens et animatrice de plusieurs blogs, confirme: «Les élèves sont dans une angoisse inouïe quand il s’agit de décider ce qu’ils vont faire l’an prochain. Mais, au-delà de ça, beaucoup souffrent de solitude. Les parents sont souvent très absents, ils voyagent professionnellement, en particulier dans les milieux privilégiés. Les mères travaillent. Ceux qui ont leur mère à la maison ne sont pas dans ce désespoir.» Et elle raconte qu’elle voit arriver à ses cours des élèves dans les vapes, qui parfois s’endorment, ou qui, à l’heure du déjeuner, jouent tant dans les salles de jeux vidéo qu’ils ratent la reprise des cours.
Mal-être général
La surprise de Philippe Daumas, conseiller principal d’éducation, quand il est passé voilà dix ans des établissements de banlieue, où il a mené toute sa carrière, au lycée Buffon, où il la termine, fut de découvrir qu’il y avait autant de problèmes dans ces quartiers culturellement favorisés que dans les zones sensibles. «Je pensais me reposer, dans cet établissement sélectif, mais je me suis trouvé confronté à un grand nombre d’élèves à problèmes, des cas lourds: des anorexies graves, des dépressions, des phobies scolaires typiques des milieux haut de gamme. A La Courneuve aussi, on sèche les cours, mais pas pour ces raisons-là .» Le CPE secoue la tête, soupire, compte: «Sur 500 terminales et prépas j’ai une vingtaine d’anorexiques en cours de traitement. Cela peut paraître marginal. Je trouve que c’est beaucoup.» Et le mal-être est général. Le mélange vodka-joint-jeu vidéo est contagieux. «En dix ans, cela s’est aggravé, les phénomènes d’addiction, en particulier, les beuveries, les heures passées devant l’ordinateur, et puis, enfin de trimestre, les crises de nerfs, de tétanie ou d’épilepsie. Ils sont sous pression, ils pensent qu’ils sont fichus s’ils ne réussissent pas.» Philippe Daumas incrimine moins les contradictions des parents - exigeants et laxistes à la fois - que l’individualisme généralisé: «Face à un monde où régnent à leurs yeux magouilles et barbarie, ils rien visagent pas de s’arrimer à un cadre collectif: c’est le culte de la démerde, de la solution individuelle.» D’ailleurs, c’est le leitmotiv parental: «Bagarre-toi.» Mais, précise le CPE, «il y a des élèves que ça stimule, et beaucoup que ça épouvante».
Le malaise des élèves du collège de Clichy, où Hanifa Sadaoui est CPE, s’exprime plus souvent par la violence à l’égard d’autrui qu’au lycée de Philippe Daumas. Mais, comme à Paris, l’agressivité des élèves s’y retourne aussi contre eux-mêmes. «On voit des gamins déprimés qui parlent de suicide à leur famille ou aux trois médiateurs que nous avons mis en place.» Hanifa Sadaoui, instinctivement, affirme que les élèves les moins favorisés socialement sont aussi, souvent, les plus fragiles, mais elle précise que, dans tous les milieux, les élèves croulent sous les appareils sophistiqués, iPod, portable, etc. «Ils ne pensent qu’à consommer. Beaucoup de parents leur donnent énormément d’objets, puis disent: «Je ne comprends pas, je lui donne tout, et il se comporte mal!»» Elle ajoute: «Pourquoi les ados fourniraient-ils le moindre effort? Ils ont tout!» Et elle affirme que les rôles sont souvent inversés dans les familles: «Les enfants sont des petits Bouddha, ils finissent par remettre en question la parole des parents, puis de tous les adultes. Même les profs sont systématiquement obligés de justifier leurs décisions. Il faudrait savoir parfois dire: «C’est comme ça parce que c’est comme ça.»»
Or, les parents sont aussi dépassés qu’incohérents, soulignent les psychiatres qui les rencontrent quand leurs enfants vont mal. «C’est un problème éducatif, qui commence tôt, déplore l’un d’eux, dans le Gard. Comment voulez-vous apprendre à un enfant à s’habiller, à se concentrer sur son travail, à se coucher à l’heure, quand on l’élève dans l’excitation avec des télés allumées en permanence, y compris dans sa chambre?» Découragé, ce pédopsychiatre ajoute: «Je ne suis pas en position de soigner les enfants. Je dois d’abord rééduquer les parents, qui se sentent coupables de dire non à leurs enfants, quitte à crier sans arrêt contre eux sans jamais faire respecter les interdits.» Tout est discutable, même les règles. Selon l’étude du Centre d’analyse stratégique, 39% des Français seulement ne trouvent jamais justifiable de toucher indûment des aides publiques, contre par exemple 83% des Danois. Alors, les interdits… Quels interdits?
Eviter les contraintes
L’incohérence est générale, selon le psychiatre Sylvain Berdah, chef de service à l’hôpital d’Aulnay-sous-Bois. «Très exigeante, la société ordonne aux jeunes de réussir à tout prix, sans les y préparer.» La découverte de la démocratie a été un progrès, gâché par l’usage qu’on en a fait, en particulier à l’école, accuse-t-il. «Il y a eu une entreprise de démolition menée par les pédagogues, qui ont laissé tomber l’autorité, symbole à leurs yeux du pouvoir capitaliste. On a voulu que les jeunes soient des chercheurs, et découvrent par eux-mêmes ce qu’ils ont à apprendre. C’est une catastrophe.» Parallèlement, à la maison, dit-il, on les protège trop tout en couvant les pires ambitions pour eux. «Ils n’y arrivent pas, ils ne sont pas habitués à faire des efforts, et ils dépriment. Ils s’attaquent à leur corps, par des scarifications ou des tentatives de suicide. Cela fait mal, mais enfin ils savent pourquoi ils ont mal.» Sylvain Berdah, dont l’action de prévention du suicide adolescent est assez efficace puisqu’elle est sanctionnée par un taux de récidive «10 fois inférieur à la moyenne nationale», a mis en place, bien avant la loi de 2002 qui l’autorise, une consultation où les ados peuvent venir à l’insu de leurs parents: «Très utile pour récupérer les victimes de maltraitance ou d’inceste, de même que les amateurs de cannabis.» Et il a monté des permanences psychologiques dans plusieurs collèges de Seine-Saint-Denis, où il reçoit enseignants et élèves.
A l’Ecole des parents et des éducateurs d’Ile-de-France, qui a lancé en 1995 un numéro vert, Fil Santé Jeunes, la psychologue Marie-Catherine Chikh résume les plaintes: «C’est tous des cons [mes parents, les profs]. Mon père, je ne le vois jamais. Je n’arrive à que dalle. Je n’ai pas pris la bonne voie. Je n’ai envie de rien. Je suis toujours dans ma chambre. C’est normal de penser qu’on pourrait passer par la fenêtre à 12 ans?» Mais elle prévient: «Ils sont dépressifs comme les autres générations. La plupart des gens, aujourd’hui, considèrent qu’ils ont droit au bonheur de 8 heures du matin à 8 heures du soir. Dès que ça s’arrête, ils se croient malheureux.» Cette incapacité à affronter les difficultés est particulièrement aiguë chez les ados qui, comme l’explique le psychiatre Patrice Huerre (les Nouveaux Ados, éditions Bayard), manquent de bouc émissaire: faute de régulations et de contraintes, «chacun est renvoyé à lui-même et ne peut plus en vouloir aussi facilement à une instance supérieure». Laura, 17 ans, conclut: «Chacun doit contrôler sa vie mais on est perdus.»
Certes, la plupart des experts soulignent qu’il ne faut pas généraliser l’angoisse adolescente. Pourtant, en privé, pas un d’entre eux ne se dit serein sur ce sujet. Le sociologue Paul Yonnet, auteur d’un ouvrage remarquable sur la famille (le Recul de la mort; l’avènement de l’individu contemporain, Gallimard), affirme que les ados sont placés dans des contradictions mortifères. «Ils sont élevés dans le fétichisme de l’autonomie. On les a amenés à prouver qu’ils étaient des enfants du désir. Ils sont dotés d’un moi surpuissant, reconnu très tôt. Mais leur entrée dans la vie active, problématique, ne cesse d’être retardée Ils se réfugient dans des conduites d’épuisement de leur attente.» Yonnet parle de «pathologies» de la maîtrise du réel. Ils ont eu pour parents des adultes «qui se sont octroyés le droit de se séparer dès que l’un ne peut plus supporter l’autre». Même s’ils ne se séparent pas, c’est possible, et c’est angoissant. «Et on leur tient des discours apocalyptiques sur la planète.» Que maîtrisent-ils, tant qu’ils ne travaillent pas? A peine leur monde virtuel. Sur Skyblog, Babybadgirl se présente: elle aime «fumer, sortir, tapé des bars, mé pote, ma fami». Elle déteste: «[se] privé, [se] prendre la tête». Deux blogs plus loin, Elixianne: «Je sais pas trop quoi mettre si c’n'est qu’il y a interdiction de se prendre la tête.»
Pour les prises de tête, on a le temps, clament les mutants. Et quand on leur demande s’ils sont prêts à assumer par leurs impôts les retraites de la génération précédente, les jeunes Français sont les derniers (11%) à dire oui, contre 63% des Chinois, 35% des Danois, 32% des Américains. On les exhorte à devenir eux-mêmes, tout en leur assénant qu’ils ont à peine un avenir de variable d’ajustement dans un monde qui s’effondre. Comment peut-on leur demander, en plus, de soutenir les autres?”
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- Morgann
- 27 déc 2010 10:52
- Commentaires (1)
29 décembre 2010 à 20:40
J’ai reçu votre article par l’alerte web que je me suis créé sur la phobie scolaire. Ma fille de 14 ans ne va plus au collège depuis plusieurs mois. Elle a envie de mourir. Nous avons déjà essayé, moi et son père, de la trainer de force jusqu’au collège, ce sont des épreuves très dures physiquement et surtout psychologiquement. Je reconnais complètement mes enfants dans votre article, désespérés, tous puissants mais impuissants, jouisseurs et anxieux….il n’y a rien à faire d’autre que d’essayer de changer le monde, mais c’est tellement dur ! d’autant que les adultes sont passés depuis longtemps, en majorité, du coté “obscur”: tout pour ma gueule et après moi le déluge ! c’est le moment de résister. Mais c’est tellement dur !….